Causses et Cévennes : la destination qui sauve

Causses et Cévennes : la destination qui sauve
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D’abord le Morvan, puis le Quercy, l’Irlande… Que d’hésitations cette année pour déterminer notre destination de l’été ! Je n’accrochais sur aucun projet. Sans doute l’effet des frustrations que l’épidémie de Covid avait cultivées depuis plus d’un an.

Et puis le mot “Larzac” a surgi.
Quelques recherches d’images sur internet, et ça se confirmait : c’était bien les paysages dont on avait envie. Malgré cette humeur bougonne, il restait donc des lieux à même de m’enthousiasmer. En étendant le périmètre aux Grands Causses et aux Cévennes occidentales, on en aurait pour nos deux semaines de vacances.

Pour m’aider à définir un itinéraire, je me base sur la Grande Traversée du Massif Central, un parcours VTT qui rallie le Morvan à la Méditerranée. Le caractère tortueux de son tracé et ses quelques variantes me permettent de calquer la plus grande part de notre boucle, si bien que je n’ai plus à établir moi-même que le tiers du parcours. Je détermine le tracé sur des applications en ligne, et je le charge dans mon GPS.
Enfin tout ça est très théorique, et constitue comme toujours une ébauche qu’on reverra au jour le jour, en fonction des possibilités d’approvisionnement, de l’état des chemins, des clôtures, de notre inspiration du moment…

Causses et Cévennes : la destination qui sauve

On choisit de démarrer dans un des coins les plus perdus du parcours, pour couper en deux un tronçon où il sera difficile de faire des courses. On part avec deux jours de provisions dans les sacoches, en anticipation du dimanche. Ça entre sans trop de difficultés, car on est partis plus légers que jamais. On a même acheté du nouveau matériel dans cette optique, moins lourd et moins encombrant. Enfin pour des gens qui veulent avaler de la piste, on reste quand-même des poids lourds ! Il y a tout un petit confort qu’on ne souhaite pas sacrifier. On n’a pas l’âme de sportifs ; on est des promeneurs.

Les Causses sont une série de plateaux répartis pour l’essentiel entre Aveyron et Lozère, séparés par des gorges profondes dont les plus célèbres sont celles du Tarn. Leur structure géologique les rend relativement arides et difficiles à cultiver, si bien qu’ils sont peu peuplés et qu’on y pratique une activité d’élevage extensif. Les Cévennes quant à elles forment une chaîne montagneuse couvrant Gard et Lozère. Leur partie occidentale, la plus pastorale, devait offrir une belle continuité avec le reste du programme.

Par une chance inespérée, on arrive à notre point de départ alors que cesse la dernière pluie d’un été qui avait mal débuté. Un grand ciel bleu s’installe, qui ne nous abandonnera plus qu’en quelques occasions. Non seulement on profitera du beau temps que tout le monde attendait, mais on pourra se délecter de surcroît d’une nature en pleine explosion. Alors que d’ordinaire à cette date les Grands Causses ont déjà jauni, on a le privilège de découvrir une herbe verte et grasse, et des fleurs en pagaille, des champs entiers de coquelicots.

Dès les premiers kilomètres, on sait qu’on a choisi la destination qu’il nous fallait. Sur les hauteurs du Causse Sauveterre, les pelouses pastorales nous enchantent, ondoyantes et ponctuées d’affleurements rocheux. Des animaux sauvages – chevreuils, sangliers – surgissent des fourrés à notre approche.
Ici et là on s’arrête explorer une ruine. Les bâtisses et même les abris pastoraux les plus modestes nous impressionnent, massifs et si intégralement minéraux, avec leurs murs de pierre sèche, leurs plafonds maçonnés en voûtes, et leurs couvertures de lauzes.

Enchaînant sur le Causse Méjean et le Causse Noir, le programme consiste à gravir patiemment le plateau, déambuler là-haut le cœur léger, empruntant bien des détours, et redescendre tambour battant ; puis recommencer.
Les petites routes des causses sont bien désertes en comparaison des villages des gorges, où s’amassent des foules touristiques. Quelle paix ! À notre grand étonnement, on croise même très peu de randonneurs et vététistes.
Par endroits la forêt tient plus de place que je n’aurais imaginé. L’odeur des pins est enivrante. Mais le minéral n’est pas en reste, avec des concrétions monumentales qu’on admire au bivouac, tandis que tintent les sonnailles des brebis alentour. On prend soin le soir de se choisir des vues panoramiques, qu’on pourra admirer à nouveau au matin – double avantage du bon spot de bivouac !

Très tôt sur le parcours, un incident nous pousse à revoir nos ambitions. Sur l’itinéraire VTT qui borde le flanc abrupt du Tarn, je chute et échappe de peu à une dégringolade dans le ravin. Sur ces pentes le parcours est trop technique pour nous. La leçon est donc retenue pour le reste des vacances : les flancs des gorges, on évitera ! On empruntera à la place des chemins détournés plus sûrs ou de petites routes en lacets.

Au matin du troisième jour, notre pompe et notre batterie externe nous lâchent. Qu’à cela ne tienne, on redescend justement sur Millau. Petit intermède shopping. Petit intermède terrasse ombragée aussi. (L’été ! Enfin l’été !) Millau s’avère une ville agréable, dotée d’un centre vivant. N’ayant jamais entendu parler que du viaduc, je ne m’attendais pas du tout à ça.

Par une petite route incroyablement pentue et sous un soleil de plomb, remonter sur le Causse Larzac n’est pas une sinécure. Mais le plateau ne tarit pas de compensations. Ses paysages mêlent les caractères qui nous ont séduits sur les trois causses précédents. Une ville fortifiée et une habitation troglodyte d’époque renaissante complètent le tableau. Quant au tracé de la GTMC, il emprunte ici des chemins d’un niveau technique parfait pour nous : stimulants, mais pas pénalisants. Seule ombre au tableau, je dois constamment réajuster le porte-bagages que je m’étais bidouillé derrière la selle, et qui menace de se décrocher. C’est osé de partir avec un prototype !

Nous écartant à nouveau du balisage, on descend par d’autres chemins sur le village de Nant, où on s’offre un petit break.
La bourgade est sans intérêt touristique particulier : parfait pour nous ! Le camping où on s’installe nous donne l’impression d’être en vacances chez Mamie !
On élit pour QG un café de la place, et on laisse passer une journée de fortes chaleurs. Au garage, je demande à ce qu’on ajoute deux goupilles à mon porte-bagages, en guise de butées. Le voilà bien calé. Je n’aurai plus à m’en plaindre, et roulerai l’esprit tranquille jusqu’à la fin du parcours.

Pour rejoindre les falaises qui surplombent le cirque de Navacelles (un autre emplacement de choix pour le bivouac), on s’offre des détours qui nous permettent de profiter des plateaux. Dans ce secteur les chevaux sont à l’honneur. Ils s’approchent volontiers, quémandant une caresse par-dessus la clôture. Sur les chemins herbeux, des nuées de papillons s’envolent à notre passage, et accompagnent pour un instant notre progression.

Par le Mont de L’Oiselette, on fait notre entrée dans le Parc des Cévennes. Dans ce secteur, l’environnement diffère sensiblement. Les plateaux font place aux crêtes boisées. On monte, on descend, on monte, on descend… Pour rallier Le Vigan au Mont Aigual, on monte beaucoup ! Toute une fastidieuse journée, avec peu d’occasions hélas d’admirer le panorama, masqué par les arbres. Avec ses chalets de bois, le dernier village que nous passons détonne par rapport aux localités toutes de pierre traversées jusque là.
On partage ce soir-là le camp – et l’apéritif – avec trois jeunes marcheurs qui ont eu comme nous l’idée de s’installer au sommet de la station de ski ; un cadre particulièrement incongru en cette saison. Un berger nous met en garde : le camping sauvage est interdit ; les contrôles sont fréquents ; l’amende est salée. Mais nous sommes trop fatigués de nos journées respectives pour repartir en quête d’une autre solution. Il faut bien avouer aussi que le risque de se faire pincer nous donne de l’allégresse. On partage une joyeuse soirée. Le gendarme ne viendra finalement pas.

Causses et Cévennes : la destination qui sauve

Quinze jubilatoires kilomètres de descente sont au programme du début de la matinée suivante, sur un chemin qui nous promène alternativement d’un versant à l’autre de la rivière. Puis nous voilà qui remontons sur le Causse Méjean.
Non qu’arrive déjà la fin du parcours, mais j’essaye dans le tracé de nos itinéraires de nous garder la possibilité d’écourter la boucle ; au cas où… Mais cette fois pas plus que les précédentes nous n’exploiterons le raccourci, trop contents d’avoir encore un vaste détour devant nous.

On avance avec une régulière et plaisante lenteur. N’ayant jamais eu une approche sportive du vélo, nous n’avons pas de bases techniques en VTT. Aussi de jour en jour, passant le plus clair de notre temps sur des pistes de difficulté variable, nous voyons nos aptitudes se développer. Bien que ne nous n’en soyons plus à notre coup d’essai hors des routes bitumées, nous faisons là typiquement les progrès rapides et gratifiants du débutant ! Des chemins rocailleux qui nous auraient contraints à mettre pied à terre les premiers jours se muent peu à peu en des défis ludiques, qui animent la route. Franchissant des obstacles qu’on n’aurait pas cru pouvoir passer, notre cerveau nous récompense de menues doses d’endorphine, qui viennent compléter le plaisir de nous sentir immergés dans le paysage.
Car si de la route on se délecte des panoramas, dès qu’on bifurque sur un chemin de terre, l’impression est celle de pénétrer dans ces univers. Plus étroit le chemin, plus profonde l’immersion. Et quand la piste vient à s’effacer, on se sentirait presque soi-même un animal fragile dans la nature sauvage.

Causses et Cévennes : la destination qui sauve

On croise quelques bikepackers. Montés sur de beaux VTT et emportant un matériel ultra-léger, ils semblent surestimer pas mal les difficultés qu’on rencontre avec notre équipement moins adapté. (Il est vrai qu’on évite maintenant les portions les plus périlleuses ) Eux-mêmes avouent avoir de la peine dans les passages abrupts, et se retrouvent à pousser leurs vélos un peu trop souvent à leur goût. Comme quoi…

Après deux jours sans toilette se présente enfin l’occasion de faire le plein d’eau avant le bivouac.
Une pluie diluvienne s’abat sur la tente cette nuit-là, Pas de chance, on avait justement décidé de dormir sans la toile étanche ! L’avertissement des premières gouttes nous laisse heureusement le temps d’y remédier, évitant une seconde toilette bien moins désirable. Le lieu de notre bivouac, dont on était si contents la veille, n’a plus le même charme une sous la bruine matinale. Mais le soleil fait bientôt son retour.

À Florac, on ne s’attendait pas à une ambiance aussi touristique. On était déjà venus auparavant, mais c’était à l’automne. Rendus un peu sauvages par la piste et le bivouac, on ne se sent pas très à notre aise. On se pose néanmoins au camping, et on occupe l’après-midi aux courses, à la lessive, et à diverses autres menues contraintes.
Des voisins adorables nous recommandent telle et telle visites. C’est toujours un peu une gêne d’expliquer à de si bonnes âmes qu’on n’ira sans doute pas voir ces sites réputés incontournables, et qui les ont enthousiasmés. Je ne sais pas si une seule fois j’ai su faire comprendre la teneur de nos vacances, en exprimant que le trajet-même est l’essence de notre plaisir, et que le vélo est propice à mille modestes surprises qui enchantent aussi brillamment nos journées que l’auraient fait les lieux qui nous sont conseillés. Navrés pour nous, les gens semblent croire que nous passons à côté de l’essentiel – quand nous sommes convaincus pour notre part de nous en abreuver abondamment.

Les attractions touristiques ont néanmoins un avantage : elles agglomèrent à ce point les foules qu’il suffit de s’écarter de quelques centaines de mètres pour se trouver à nouveau seul au monde.
De splendides ascensions occupent une nouvelle journée, d’abord le long des Gorges (moins fréquentées et plus et réjouissantes ici), puis suivant une piste sur laquelle on pousse patiemment les vélos, et finalement par une route de col. C’est une longue ascension sous un soleil torride, mais on l’attaque avec désinvolture : on sait que – lentement mais sûrement – on finira par arriver en haut.

À l’occasion de notre dernier bivouac, ayant élu pour gradin une roche sur le dessus d’une pente buissonnante, j’entreprends une activité à laquelle je m’adonne trop rarement : ne rien faire.
Des hauteurs où nous marquons cette dernière halte, j’admire les variations du relief : d’abord en une succession de collines rondelettes descendant jusque dans le lit de la vallée (large est paisible vu d’ici), puis qui se redressent dans un second plan de crêtes plus dentelées, sur le fond d’un ciel maintenant porteur de nuages, percé par endroit des rayons rougis du soleil déclinant.

Inspiré par ces paysages, mon esprit s’affaire déjà au programme de nos prochaines vacances à vélo. Où irons-nous ? Le Morvan tiens, ce serait une idée ! Ou pourquoi pas le Quercy, L'Irlande ?
Quinze jours de plein air, visiblement, ont résorbé les frustrations !

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Après cinq ans passés au Proche-Orient et en Amérique Centrale, ma belle et moi sommes venus au vélo par intérêt pour le voyage. D’abord un tour en notre Bretagne natale, puis quelques équipées sur des terrains plus relevés, et bientôt nous partions pour six mois de route entre Asie du Sud-Est et Asie Centrale.
Il m’est difficile à présent de concevoir un voyage sur un autre mode ; et pour toutes nos vacances ou presque, ainsi qu’un certain nombre de nos week-ends, nous chargeons le matériel de camping pour une échappée vélocipédique au grand air.

Informaticien à mes heures perdues, je suis également le développeur-éditeur-modérateur-dictateur de ce site, et du planificateur de voyages Talaria.

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  • Madeg, le 01/12/2021 à 08h48
    Bonjour Erwan,

    Comment as -tu tracé ton itinéraire? J'étais du côté du plateau de l'aubrac l'été dernier et le tracé via komoot s'est avéré compliqué: des chemins la plupart du temps soit rocheux soit presque inexistants. Donc trop compliqué pour du gravel.
    Répondre
    • Erwan, à Madeg, le 01/12/2021 à 20h31
      Salut Madeg.
      Je ne trouve pas facile non plus de tracer un itinéraire non routier. On ne sait jamais très bien à quoi va ressembler la piste.

      Pour préparer mes itinéraires, j'alterne entre https://talaria.ingirum.net/ et https://ridewithgps.com/ ; puis une fois sur la route, je revois le parcours presque quotidiennement avec l'application OsmAnd.
      Mais aucune application à ma connaissance ne permet de traiter la difficulté de la piste. (En fait, ce sont surtout les données qui manquent.)

      Le fond de carte CyclOSM (disponible notamment sur Talaria) est à ma connaissance celui qui fournit le plus d'informations en ce sens. (Voir la légende sur https://www.cyclosm.org/)
      Il distingue notamment les sentiers de marche des sentiers de vélo, et distingue aussi grossièrement la qualité de piste. Ça aide déjà un peu à s'y retrouver.
      En outre, CyclOSM affiche par endroit de petites hachures sur les parcours de VTT, qui indiquent le niveau de difficulté. (Cette donnée est assez rare hélas.) Personnellement, dès le niveau STS1, je m'attends à devoir pousser le vélo de temps en temps. Il m'arrive aussi de prendre des bouts de STS2, mais là je ne fais pratiquement que pousser ; et j'en bave !

      Je consulte aussi les vues par satellite, qui aident à se faire une idée de l'aspect de la piste. (On distingue pour le moins si elle est carrossable, et on devine plus ou moins si la nature l'a engloutie.)

      Et puis a force de se retrouver sur des sections impraticables ou trop difficiles, on apprend à les repérer d'intuition sur la carte. Bien souvent par exemple, une pente raide (genre 20% ou plus) est synonyme d'un passage assez technique.

      Je dirais qu'il faut aussi accepter (et intégrer à son programme) l'idée qu'on sera forcé de faire demi-tour de temps à autre, ou qu'on mettra parfois une heure à parcourir deux kilomètres. On prendra plus ou moins de risques dans le tracé de son itinéraire en fonction de son niveau de plaisir/tolérance face à ces aléas…
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      • Madeg, à Erwan, le 02/12/2021 à 11h58
        Talaria, tu penses que c'est mieux que komoot (quand tu ajoutes le fond opencycle map)?
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        • Erwan, à Madeg, le 02/12/2021 à 20h37
          Pour être certain qu'on parle bien du même fond de carte : OpenCycleMap (https://www.openstreetmap.org/…/3.38401&layers=C) n'est pas le même que CyclOSM (https://www.openstreetmap.org/…/3.38401&layers=Y). C'est de ce dernier dont je parle.
          Pour le reste, Talaria et Komoot ne fonctionnent pas selon la même logique. Talaria est d'abord conçu pour la planification de voyages au long cours. Les durées sont mesurées en journées de route, et peuvent prendre en compte des jours de break, ainsi que des transports autres (avion, train, etc).
          Tout ça est parfois pratique aussi pour des randonnées plus courtes. Ce sont des spécificités qu'on ne retrouve pas dans Komoot. Par contre, si tu traces un itinéraire trop précis avec Talaria (un itinéraire qui spécifie beaucoup de points de passage), le programme a tendance à ramer. Et puis Talaria nécessite une connexion internet, alors que l'application Komoot pour smartphones te permet de télécharger des cartes pour une consultation hors ligne (fonctionnalité payante).
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    • Erwan, à Madeg, le 01/12/2021 à 20h34
      PS: Magnifique l'Aubrac ! On y a fait un tour il y a quelques années (sur routes). Super souvenirs.
      En m'intéressant au Quercy (où je ne suis pas encore allé), je m'étais fait la réflexion que ça semblait un paradis du gravel. Peut-être une piste intéressante pour toi…
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